HOMO SAPIENS
(Extrait de RIRE OU PLEURER)
J’avais en ce temps-là une chaude tanière,
Tout près de Cro Magnon, au bord de la rivière,
Une vaste caverne, humble mais confortable,
Creusée à flanc de roc, avec vue imprenable.
Hélas un triste jour, me dressant sur deux pattes,
J’ai fui la compagnie de mes cousins primates,
Et sans faire aucun cas de leurs signaux d’alarme,
J’ai maîtrisé le feu, j’ai fabriqué des armes ;
Des massues et des pieux, des arcs, des lance-pierres,
Et puis un peu plus tard des dagues, des rapières,
Enfin, domestiquant à mon profit la foudre,
Me brûlant les sourcils, j’ai inventé la poudre.
J’ai renié sans remords les Dieux de la forêt,
Et j’ai idolâtré l’Etre unique et secret
Qui m’a fait conquérir des mondes infidèles,
Pour le rayonnement de sa gloire éternelle.
J’ai découvert ainsi les terres inconnues
D’hommes simples et fiers, à la peau rouge et nue,
Dont j’ai violé les femmes et brûlé les tipis,
Tandis que s’élevaient leurs prières impies.
Bien sûr j’ai fait la guerre et la révolution,
Changé cent fois de maître et non de condition,
Et tenu malgré moi, suivant le lieu et l’heure,
Le rôle du gibier ou celui du chasseur.
J’ai construit Babylone et j’ai détruit Carthage,
Repoussé vaillamment l’envahisseur sauvage
Avant de m’enrôler, par la folie saisi,
Dans les légions romaines et cohortes nazies.
J’ai combattu la lèpre, aujourd’hui le sida,
Pour donner à l’armée de valeureux soldats,
Et j’ai vécu parfois des rêves magnifiques
Dont je n’ai conservé que le goût nostalgique.
Me voici maintenant, plein de fougue et d’audace,
Prêt à coloniser, aux confins de l’espace,
Des mondes inconnus, encore en gestation,
Pour leur faire apprécier la civilisation.
Tour à tour colombe ou faucon,
Depuis cent mille ans je sévis,
J’ai vécu mille et une vies,
Et je suis toujours aussi con.
Publié dans : Textes pour Chansons -SOCIETE-
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Lundi 31 mai 2010
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