COPIES CONFORMES
Je ne fais plus du tout confiance à mon miroir
Qui ne montre, je crois, que ce que je dois voir ;
D’accord, je reconnais qu’il renvoie à coup sûr
Tous les traits disgracieux de ma triste figure :
Mes yeux, mon front, mes joues, ma bouche et mon gros nez,
Pourtant…allez savoir s’ils ne m’ont pas cloné !
Comme ça, seulement à titre d’expérience,
De sorte que progresse à plus grands pas la Science,
Et puis pour constater enfin comment ça fait
Quand ont peut comparer quelques sosies parfaits.
Aussi je me demande, craintif, quand je me vois,
Si c’est moi cette image, ou si ce n’est pas moi.
Les savants nous avaient promis
« On ne fera ça qu’aux brebis »,
Mais ils ont bien vite oublié,
Danger, ils sont tous fous à lier !
Peut-être sommes-nous vous et moi des copies,
Ou bien, plus grave encore, des copies de copies.
Dans ce cirque de clones ubuesque et peu banal,
Qu’ont-ils donc bien pu faire de l’être original,
Celui que le Bon Dieu, notre Père Eternel,
Avait, dit-on, créé à son propre modèle ?
Mon frère ne serait peut-être pas mon frère,
Mon père ne serait qu’imitation grossière,
Et comme l’aurait dit ma défunte grand-mère,
Ou celle que toujours j’avais pris pour grand-mère,
«Maintenant qu’ils se sont dans cette voie lancés,
Qui donc sera de taille à les faire cesser ? »
Les savants nous avaient promis
« On ne fera ça qu’aux brebis »,
Mais ils ont bien vite oublié,
Danger, ils sont tous fous à lier !
Qu’ils clonent, peu me chaut, les vers et les oiseaux,
Les phoques, les visons, les chevaux, les taureaux,
Et même s’ils voulaient, dans le but de me plaire,
M’offrir Claudia Schieffer pour mon anniversaire,
Pour sûr j’accepterais une copie conforme,
S’ils respectent vraiment et en tous points les normes.
Mais après ce cadeau, je vous le dis tout net,
Qu’ils le veuillent ou non, il faudra qu’ils arrêtent
Enfin de fabriquer des décalcomanies,
Faute de quoi ça va tourner à la manie,
Et la planète entière ne sera plus peuplée
Que d’inquiétants ersatz et de fac-similés.
***********************************
Gustave Chailleux naquit sur la planète Terre un 1er mai, jour de la Fête du Travail chez les terriens, ce qui explique, selon ses biographes, l’activité débordante qu’il déploya tout au long de sa vie. Dès l’école élémentaire, il était le meilleur dans toutes les matières, sauf en morale. Il obtint le baccalauréat à l’âge de treize ans, fut reçu premier au concours d’entrée de l’ENA et en sortit major de sa promotion.
Dédaignant les sinécures auxquelles il pouvait dès lors prétendre, il décida de reprendre l’affaire familiale. Sous son impulsion, elle se transforma de manière si radicale qu’il fallut bientôt délocaliser. Pour une poignée de riz, il fit l’acquisition dans le sud-est asiatique d’un gros bourg qu’il fit totalement raser pour construire à la place une gigantesque usine. Mais il conserva l’emplacement du local familial dans le village de son enfance, sur lequel il fit construire un gratte-ciel dix fois plus élevé que le vieux château d’eau. Il y installa les bureaux de sa multinationale et fit surmonter l’édifice d’une enseigne dont les lettres lumineuses de dix mètres de haut faisaient savoir à dix kilomètres à la ronde que là se trouvait le siège de la « SOCIETE INTERPLANETAIRE G. CHAILLEUX – ALIMENTS POUR BETAIL ».
En fait, la firme ne fabriquait qu’un seul produit dont elle inonda très vite les marchés des cinq continents : une farine universelle qui devint la base de l’alimentation des animaux d’élevage. Le secret de fabrication était farouchement gardé, si bien que les copies qui furent tentées par des concurrents peu scrupuleux se heurtèrent à l’indifférence, voire à l’hostilité du bétail auquel elles étaient proposées. La Société Interplanétaire devint ainsi, à l’échelle mondiale, l’unique fournisseur de la farine animale dont on connaît aujourd’hui les effets dévastateurs.
La première vache folle ne troubla pas la sérénité de Gustave Chailleux. Il s’inquiéta à peine lorsque l’abattage massif des bêtes à cornes de sa Gracieuse Majesté fit baisser le volume des ventes de sa succursale anglaise. Il ne prit pas davantage ombrage des cas de plus en plus fréquents signalés ici et là de par le monde. Il commit là sa première erreur.
En effet, la presse internationale monta l’affaire en épingle, effrayant les populations, et bientôt la viande bovine et le lait de vache furent boudés par les consommateurs. Le monde s’habitua rapidement à ne plus manger de bœuf bourguignon, de bavettes à l’échalote et d’escalopes de veau à la crème.
La farine animale fut aussitôt remplacée dans les auges par le maïs, génétiquement modifié par les semenciers, soucieux de voir croître plus rapidement leurs profits..
Lorsque l’espèce ovine fut à son tour suspectée, les couscous mouton, les navarins d’agneau furent également mis à l’index et les méchouis interdits. Il fut plus aisé encore de stopper la consommation de pâtés, boudins, saucisses, andouillettes et rôtis de porc car cet animal impur était déjà, et depuis longtemps, banni des tables musulmanes et israélites.
Prenant enfin conscience du danger, les pays nantis, enfin … encore un peu nantis, prirent la pénible décision d’envoyer les populations en surnombre sonder les espaces intersidéraux, avec une forte probabilité, leur dit-on, de découvrir une planète accueillante proche de la terre. Ayant ainsi éliminé les bouches voraces des races inférieures, les blancs se retrouvèrent entre eux, beaucoup moins nombreux.
L’espoir refleurit alors pour un temps et les maîtres-queue inventèrent mille nouvelles façons d’accommoder les volailles. Mais ces dernières, soupçonnées de véhiculer une forme mortelle de grippe, furent elles aussi retirées des assiettes.
L’humanité se rabattit sur les poissons, mais les besoins dépassaient largement le cycle de reproduction des habitants des océans. Les chercheurs réussirent à mettre au point un produit dérivé du Viagra pour « booster », selon un terme aujourd’hui obsolète, les familiers des profondeurs. Mais la courbe de reproduction de la faune marine ne suivait toujours pas celle de la consommation humaine, et bientôt, on ne trouva plus un seul poisson dans la mer.
C’est ainsi que les prédictions de Nostradamus et de Paco Rabane se révélèrent fausses : L’humanité ne s’est pas éteinte à la suite d’un quelconque raz-de-marée géant provoqué par la chute d’un astéroïde ou d’un satellite, aucun déluge, aucun séisme, aucune période de glaciation n’est responsable de la disparition de l’homme.
Il est mort de faim.
Je ne fais plus du tout confiance à mon miroir
Qui ne montre, je crois, que ce que je dois voir ;
D’accord, je reconnais qu’il renvoie à coup sûr
Tous les traits disgracieux de ma triste figure :
Mes yeux, mon front, mes joues, ma bouche et mon gros nez,
Pourtant…allez savoir s’ils ne m’ont pas cloné !
Comme ça, seulement à titre d’expérience,
De sorte que progresse à plus grands pas la Science,
Et puis pour constater enfin comment ça fait
Quand ont peut comparer quelques sosies parfaits.
Aussi je me demande, craintif, quand je me vois,
Si c’est moi cette image, ou si ce n’est pas moi.
Les savants nous avaient promis
« On ne fera ça qu’aux brebis »,
Mais ils ont bien vite oublié,
Danger, ils sont tous fous à lier !
Peut-être sommes-nous vous et moi des copies,
Ou bien, plus grave encore, des copies de copies.
Dans ce cirque de clones ubuesque et peu banal,
Qu’ont-ils donc bien pu faire de l’être original,
Celui que le Bon Dieu, notre Père Eternel,
Avait, dit-on, créé à son propre modèle ?
Mon frère ne serait peut-être pas mon frère,
Mon père ne serait qu’imitation grossière,
Et comme l’aurait dit ma défunte grand-mère,
Ou celle que toujours j’avais pris pour grand-mère,
«Maintenant qu’ils se sont dans cette voie lancés,
Qui donc sera de taille à les faire cesser ? »
Les savants nous avaient promis
« On ne fera ça qu’aux brebis »,
Mais ils ont bien vite oublié,
Danger, ils sont tous fous à lier !
Qu’ils clonent, peu me chaut, les vers et les oiseaux,
Les phoques, les visons, les chevaux, les taureaux,
Et même s’ils voulaient, dans le but de me plaire,
M’offrir Claudia Schieffer pour mon anniversaire,
Pour sûr j’accepterais une copie conforme,
S’ils respectent vraiment et en tous points les normes.
Mais après ce cadeau, je vous le dis tout net,
Qu’ils le veuillent ou non, il faudra qu’ils arrêtent
Enfin de fabriquer des décalcomanies,
Faute de quoi ça va tourner à la manie,
Et la planète entière ne sera plus peuplée
Que d’inquiétants ersatz et de fac-similés.
***********************************
LA BONNE BOUFFE
Conférence Intergalactique du 1er juillet 2092. Communication de Monsieur
le Professeur G'lerpj
Gustave Chailleux naquit sur la planète Terre un 1er mai, jour de la Fête du Travail chez les terriens, ce qui explique, selon ses biographes, l’activité débordante qu’il déploya tout au long de sa vie. Dès l’école élémentaire, il était le meilleur dans toutes les matières, sauf en morale. Il obtint le baccalauréat à l’âge de treize ans, fut reçu premier au concours d’entrée de l’ENA et en sortit major de sa promotion.
Dédaignant les sinécures auxquelles il pouvait dès lors prétendre, il décida de reprendre l’affaire familiale. Sous son impulsion, elle se transforma de manière si radicale qu’il fallut bientôt délocaliser. Pour une poignée de riz, il fit l’acquisition dans le sud-est asiatique d’un gros bourg qu’il fit totalement raser pour construire à la place une gigantesque usine. Mais il conserva l’emplacement du local familial dans le village de son enfance, sur lequel il fit construire un gratte-ciel dix fois plus élevé que le vieux château d’eau. Il y installa les bureaux de sa multinationale et fit surmonter l’édifice d’une enseigne dont les lettres lumineuses de dix mètres de haut faisaient savoir à dix kilomètres à la ronde que là se trouvait le siège de la « SOCIETE INTERPLANETAIRE G. CHAILLEUX – ALIMENTS POUR BETAIL ».
En fait, la firme ne fabriquait qu’un seul produit dont elle inonda très vite les marchés des cinq continents : une farine universelle qui devint la base de l’alimentation des animaux d’élevage. Le secret de fabrication était farouchement gardé, si bien que les copies qui furent tentées par des concurrents peu scrupuleux se heurtèrent à l’indifférence, voire à l’hostilité du bétail auquel elles étaient proposées. La Société Interplanétaire devint ainsi, à l’échelle mondiale, l’unique fournisseur de la farine animale dont on connaît aujourd’hui les effets dévastateurs.
La première vache folle ne troubla pas la sérénité de Gustave Chailleux. Il s’inquiéta à peine lorsque l’abattage massif des bêtes à cornes de sa Gracieuse Majesté fit baisser le volume des ventes de sa succursale anglaise. Il ne prit pas davantage ombrage des cas de plus en plus fréquents signalés ici et là de par le monde. Il commit là sa première erreur.
En effet, la presse internationale monta l’affaire en épingle, effrayant les populations, et bientôt la viande bovine et le lait de vache furent boudés par les consommateurs. Le monde s’habitua rapidement à ne plus manger de bœuf bourguignon, de bavettes à l’échalote et d’escalopes de veau à la crème.
La farine animale fut aussitôt remplacée dans les auges par le maïs, génétiquement modifié par les semenciers, soucieux de voir croître plus rapidement leurs profits..
Lorsque l’espèce ovine fut à son tour suspectée, les couscous mouton, les navarins d’agneau furent également mis à l’index et les méchouis interdits. Il fut plus aisé encore de stopper la consommation de pâtés, boudins, saucisses, andouillettes et rôtis de porc car cet animal impur était déjà, et depuis longtemps, banni des tables musulmanes et israélites.
Prenant enfin conscience du danger, les pays nantis, enfin … encore un peu nantis, prirent la pénible décision d’envoyer les populations en surnombre sonder les espaces intersidéraux, avec une forte probabilité, leur dit-on, de découvrir une planète accueillante proche de la terre. Ayant ainsi éliminé les bouches voraces des races inférieures, les blancs se retrouvèrent entre eux, beaucoup moins nombreux.
L’espoir refleurit alors pour un temps et les maîtres-queue inventèrent mille nouvelles façons d’accommoder les volailles. Mais ces dernières, soupçonnées de véhiculer une forme mortelle de grippe, furent elles aussi retirées des assiettes.
L’humanité se rabattit sur les poissons, mais les besoins dépassaient largement le cycle de reproduction des habitants des océans. Les chercheurs réussirent à mettre au point un produit dérivé du Viagra pour « booster », selon un terme aujourd’hui obsolète, les familiers des profondeurs. Mais la courbe de reproduction de la faune marine ne suivait toujours pas celle de la consommation humaine, et bientôt, on ne trouva plus un seul poisson dans la mer.
C’est ainsi que les prédictions de Nostradamus et de Paco Rabane se révélèrent fausses : L’humanité ne s’est pas éteinte à la suite d’un quelconque raz-de-marée géant provoqué par la chute d’un astéroïde ou d’un satellite, aucun déluge, aucun séisme, aucune période de glaciation n’est responsable de la disparition de l’homme.
Il est mort de faim.
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JE DONNE MON CORPS A LA SCIENCE
Pour être en règle avec ma rigide conscience,
Je fais don de mon corps, comme on dit, à la Science ;
Mais lorsque vous viendrez, Messieurs, me cisailler,
Je veux que ce soit fait suivant les pointillés ;
Il s’agit de ma peau et de mes abattis,
Je ne les donne pas sans opérer un tri :
Avec le gros colon, le coude et l’astragale,
Faites comme il vous plaît, cela m’est bien égal,
Alors que pour le reste, prêtez-moi attention,
Il faudra opérer suivant mes instructions.
Quand ma pauvre vieille carcasse
Ne pourra servir qu’à la casse,
Que voulez-vous que ça me fasse
Qu’on se mette à la désosser
Sitôt que j’aurai trépassé,
Mais…je ne suis pas trop pressé.
Il me plairait vraiment que mon oreille échoit
A un grand musicien, mélomane de choix,
Et mes deux mains expertes, mes mains si caressantes,
A un fougueux amant ou une douce amante.
Ma bouche je la donne à tous les amoureux,
Au peintre et à l’aveugle je fais don de mes yeux,
Et mes bras, si tu veux, bien que très maigrichons,
Te reviennent de droit, mon ami bûcheron,
Enfin, pour ce qui reste de mes quatre cheveux,
Qu’ils aillent à Mathieu qui n’en a qu’un ou deux.
Quand ma pauvre vieille carcasse
Ne pourra servir qu’à la casse,
Que voulez-vous que ça me fasse
Qu’on se mette à la désosser
Sitôt que j’aurai trépassé,
Mais…je ne suis pas trop pressé.
Mes poumons enfumés iront au vieux marin
Qui les revifiera à l’air pur des embruns,
Mon nez si délicat, à qui aime la rose,
Et mes zygomatiques égaieront le morose ;
Quant au fier militaire et ses rêves de guerre,
Il aura mon pied pour se botter le derrière.
Mais les organes qui faisaient de moi un homme,
Je vous prie, vous ordonne, et même je vous somme
De ne les implanter qu’à mon vieil ami Louis,
Que ma femme rejoint si souvent dans son lit.
Quand ma pauvre vieille carcasse
Ne pourra servir qu’à la casse,
Que voulez-vous que ça me fasse
Qu’on se mette à la désosser
Sitôt que j’aurai trépassé,
Mais…je ne suis pas trop pressé.
JE DONNE MON CORPS A LA SCIENCE
Pour être en règle avec ma rigide conscience,
Je fais don de mon corps, comme on dit, à la Science ;
Mais lorsque vous viendrez, Messieurs, me cisailler,
Je veux que ce soit fait suivant les pointillés ;
Il s’agit de ma peau et de mes abattis,
Je ne les donne pas sans opérer un tri :
Avec le gros colon, le coude et l’astragale,
Faites comme il vous plaît, cela m’est bien égal,
Alors que pour le reste, prêtez-moi attention,
Il faudra opérer suivant mes instructions.
Quand ma pauvre vieille carcasse
Ne pourra servir qu’à la casse,
Que voulez-vous que ça me fasse
Qu’on se mette à la désosser
Sitôt que j’aurai trépassé,
Mais…je ne suis pas trop pressé.
Il me plairait vraiment que mon oreille échoit
A un grand musicien, mélomane de choix,
Et mes deux mains expertes, mes mains si caressantes,
A un fougueux amant ou une douce amante.
Ma bouche je la donne à tous les amoureux,
Au peintre et à l’aveugle je fais don de mes yeux,
Et mes bras, si tu veux, bien que très maigrichons,
Te reviennent de droit, mon ami bûcheron,
Enfin, pour ce qui reste de mes quatre cheveux,
Qu’ils aillent à Mathieu qui n’en a qu’un ou deux.
Quand ma pauvre vieille carcasse
Ne pourra servir qu’à la casse,
Que voulez-vous que ça me fasse
Qu’on se mette à la désosser
Sitôt que j’aurai trépassé,
Mais…je ne suis pas trop pressé.
Mes poumons enfumés iront au vieux marin
Qui les revifiera à l’air pur des embruns,
Mon nez si délicat, à qui aime la rose,
Et mes zygomatiques égaieront le morose ;
Quant au fier militaire et ses rêves de guerre,
Il aura mon pied pour se botter le derrière.
Mais les organes qui faisaient de moi un homme,
Je vous prie, vous ordonne, et même je vous somme
De ne les implanter qu’à mon vieil ami Louis,
Que ma femme rejoint si souvent dans son lit.
Quand ma pauvre vieille carcasse
Ne pourra servir qu’à la casse,
Que voulez-vous que ça me fasse
Qu’on se mette à la désosser
Sitôt que j’aurai trépassé,
Mais…je ne suis pas trop pressé.
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Jeudi 5 juin 2008
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