SOUVENIRS, SOUVENIRS ...
Des souvenirs j’en ai à ne savoir qu’en faire,
Si ce n’est un roman, demeurant à parfaire,
Lorsque viendra pour moi le temps d’être un peu sage
Et de poser enfin à mes pieds mon bagage.
Rappelés du néant par un son, une odeur,
Le profil d’un visage ou l’éclat d’une fleur,
Une phrase oubliée, le pleur d’un saxophone,
Les souvenirs s’imposent à l’esprit qui s’étonne.
Où sont ma toupie et mes billes,
La craie crissant sur le tableau,
L’accent grave et le ç cédille,
Où sont mon arbre et mon préau ?
Des souvenirs j’en ai qu’on ramasse à la pelle
Comme dit le poète, et ma mémoire chancelle,
Assaillie par l’armée de ces ombres furtives
Aux contours imprécis des images fictives.
Le satin d’une pêche que ma paume caresse
Fait revivre Suzon et dix et cent maîtresses,
Le geste du pointeur me ramène Justin,
Le verre qui tchin-tchine Honoré ou Martin
Où sont ma toupie et mes billes,
La craie crissant sur le tableau,
L’accent grave et le ç cédille,
Où sont mon arbre et mon préau ?
Des souvenirs j’en ai comme neige en hiver,
Ils forment une chaîne aux maillons si divers
Qu’il me semble parfois qu’ils me sont étrangers.
Je tente quelquefois, en vain, de les ranger,
De dénouer la trame, remonter la filière
Qui me ramènerait à mes années premières,
Mais dans l’imbroglio de ce long temps vécu,
L’un à l’autre ils se mêlent, et je me sens vaincu.
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L’ALBUM
Une vie tout entière, ça tient dans un album :
Rose et tout potelé, sous un bel éclairage,
La première photo du beau bébé Cadum
Sourit, attendrissante à la première page.
Puis voilà le bambin, avec pelle et rateau,
Edifiant sur le sable éclaboussé de mer,
Avec persévérance un fragile château,
Ou créant sous la neige un bonhomme éphémère.
Quelques pages de plus, quelques photos encore,
Il joue avec son chien, il croque dans un fruit,
Quelques pages de plus, quelques photos encore,
Le temps s’est écoulé, l’enfance s’est enfui.
Sans jamais se lasser, chaque jour un vieil homme
Feuillette tristement le même gros album
Et voici le jeune homme roulant à bicyclette,
Emmenant sur son cadre en fragile équilibre,
Une fille qui rit et qui chante à tue-tête,
Ils sont beaux, ils sont jeunes, ils sont joyeux et libres.
Les photos-souvenirs se suivent pêle-mêle :
Falaises d’Etretat, aéroport de Nice,
L’Alcazar de Tolède et la Sainte Chapelle,
La sirène danoise et le Manneken-piss.
Enfin sur la photo, au perron de l’église,
Avec le vieux curé qui vient de les unir,
Ils fixent l’objectif qui les immortalise,
Pressés de mordre ensemble à la vie à venir.
Sans jamais se lasser, chaque jour un vieil homme
Feuillette tristement le même gros album
Et les photos défilent sous les yeux de l’aïeul :
Les attitudes fières et les poses sans-gêne,
Les habits de gala, les vêtements de deuil,
Les jours de grand bonheur, les jours de grande peine.
Et voici la maison que ses enfants habitent,
Quelque part au soleil, par delà l’océan,
C’est loin, beaucoup trop loin, rares sont les visites,
Quelques heures trop brèves tous les deux ou trois ans.
Le vieillard sur son banc tourne l’ultime page,
Se relève à regret, referme sa pelisse,
Et s’aidant de sa canne, le dos courbé par l’âge,
A petits pas comptés il regagne l’hospice.
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TOURNEZ MANEGES
Portée par le vent doux d’un clair matin d’été,
Une odeur de praline et de barbe à papa
Embaume le village et, cessant leurs ébats,
Les enfants en courant se sont précipités.
L’une à l’autre accotée, les baraques foraines
Ont ouvert leurs auvents et offrent les trésors
De leur simili cuirs, bijoux toc et faux ors
Au badauds attirés par des envies soudaines.
Tournez manèges
Aux quatre vents,
Tournez manèges,
Coule le temps.
Aux accents surannés d’un poussif limonaire,
Sous sa bâche baissée serpente la chenille
D’où fusent en bouquets les rires clairs des filles
Qui s’accrochent au tronc du chêne centenaire.
Le train fantôme tire en grinçant ses wagons
Dans de sombres tunnels qui font naître l’effroi,
Cependant que, dressé sur un cheval de bois,
Un enfant triomphant décroche le pompon.
Tournez manèges
Aux quatre vents,
Tournez manèges,
Coule le temps.
J’ai fermé la fenêtre et la persienne close
Etouffe les flonflons qui montent de la place,
Et voici que soudain, insidieuse et tenace,
Une image oubliée à mon esprit s’impose :
Un manège d’antan à dix francs les dix tours
S’installe dans la chambre et tourne en ma mémoire,
Hélas, la demoiselle a fui la balançoire
Et le sucre est figé sur la pomme d’amour.
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