LE
CENTENAIRE
UN
UN
Monsieur Désiré a cent ans.
S’il lui manque deux dents devant, si ses cheveux se font rares et si sa vue n’est plus tout à fait ce qu’elle était, il est toujours aussi gaillard, le gaillard. Et toujours aussi coquet. Il ne sort jamais qu’élégamment vêtu d’un costume trois pièces, un peu élimé il est vrai, mais égayé d’une pochette assortie à la cravate, et le savant alignement des crocs de sa moustache se reflète dans le miroir de ses souliers impeccablement cirés.
Veuf depuis vingt ans, il a ménagé au fond de ses souvenirs une cache douillette pour Félicie, dont il va fleurir la tombe tous les dimanches, quand le temps le permet. Il apporte avec lui un tabouret de toile pliant et un petit parasol les jours de grand soleil, de manière à passer confortablement l’après-midi avec son épouse défunte à laquelle il rapporte les faits marquants de la semaine.
-Tu sais, Félicie, il va falloir que je parte un peu plus tôt, aujourd’hui. J’espère que tu ne m’en voudras pas, je ne peux pas faire autrement : ils sont en train de préparer une grande fête là-bas, pour mes cent ans. Cent ans ! Tu te rends compte, Félicie, cent ans ! Ah, ça ne nous rajeunit pas, ma pauvre vieille... Comment ?... Oui, Mademoiselle Rose est toujours là, pourquoi ?... Oh, Félicie, elle a quatre-vingt -neuf ans ! Elle est bien trop vieille pour moi, je ne m’intéresse qu’aux jeunettes qui n’ont pas ... Félicie, allons Félicie, ne te mets pas dans des états pareils, je plaisante voyons... Bien sûr qu’ il n’y a que toi, ma Douce, il n’y aura jamais que toi, comment peux-tu en douter ?... Mais tu sais bien que j’aime te rendre jalouse, comme aux premiers jours...
Monsieur Désiré ne ment pas : il n’a jamais trompé sa femme, ni de son vivant, ni depuis qu’elle l’attend quelque part là-haut. Il se garde pour elle et lorsqu’ils seront à nouveau réunis, ils feront de leurs retrouvailles une éternelle et merveilleuse lune de miel.
Mais Félicie doit comprendre qu’en bas la vie continue et qu’il ne peut pas freiner l’ardeur de ses compagnons de retraite. Bien que tout se soit déroulé dans le plus grand secret, la fébrilité inhabituelle, les chuchotements interrompus dès qu’il paraît, les ruses de Sioux déployées pour cacher les incessantes allées et venues, lui laissent à penser qu’un tel déploiement d’activité ne peut déboucher que sur une manifestation grandiose. Il ne peut pas décevoir tous ces petits vieux et toutes ces petites vieilles qui se sont tant dépensés.
Dame, ce n’est pas tous les jours que l’on peut orner un
gâteau d’anniversaire de cent bougies. Le record, qui était de quatre-vingt dix-huit, est vieux maintenant de sept ans et tous les pensionnaires entendent célébrer la nouvelle performance avec le faste qui convient aux événements exceptionnels.
Félicie finit par s’en convaincre, tout en exprimant le regret de ne pas pouvoir participer aux réjouissances. Sur un dernier engagement de ne pas boire plus de deux coupes de champagne et de ne pas flirter avec Mademoiselle Rose, Monsieur Désiré plie l’ombrelle, prend le tabouret sous le bras et dit tendrement au revoir à Félicie, après lui avoir promis de venir plus tôt dimanche prochain.
-N’aie crainte, ma Douce, je te raconterai tout, ce sera exactement comme si tu avais participé à l’événement.
DEUX
La vieille maison de retraite n’avait jamais connu pareille fête.
Il y avait bien eu, le jour de l’entrée en fonctions du nouveau directeur, une magnifique réception avec deux petits fours et un demi-gobelet de vin mousseux pour chacun. De même Madame Adeline, la plus ancienne pensionnaire, se rappelle encore le repas de gala qui avait été servi le jour où Monsieur le Sous-Préfet avait visité l’établissement : macédoine de légumes avec un œuf dur joliment découpé en rondelles, deux tranches de rôti de dindonneau, coquillettes au jus et à volonté, plus une part de flan à la vanille, le tout arrosé d’un demi verre de vin rouge à peine coupé.
Mais jamais, au grand jamais, on n ‘avait eu l’occasion de fêter un centenaire et tout le monde était bien d’accord : Il fallait que les réjouissances fussent à la mesure de l’événement et, après bien des hésitations, il avait été décidé que la soirée serait clôturée par un bal et que le champagne, du vrai champagne, coulerait à flots... enfin... coulerait.
Les matelas, les doublures de manteaux et les couvercles de boîtes de chocolats qui, aux murs, faisaient office de tableaux, rendirent jusqu’au dernier petit billet qu’ils cachaient. La supérette voisine, qui réalisait une part non négligeable de son chiffre avec les pensionnaires, consentit des prix très avantageux et offrit même une partie des amuse-gueules. Il fut plus difficile d’obtenir l’autorisation de Monsieur le Directeur qui faisait régner un ordre très strict pour préserver sa tranquillité, mais il pensa que la manifestation pourrait l’aider à franchir un échelon de plus sur le tableau d’avancement.
Tout était donc fin prêt quand Monsieur Désiré entra dans la salle du réfectoire. Il fut émerveillé :
Des guirlandes de couleurs artistiquement punaisées aux murs et au plafond pendaient en joyeux tourbillons. L’éclairage au néon avait été remplacé par des boules japonaises moins agressives et sur chaque table une bougie allumée créait un halo d’intimité. On avait même parsemé les nappes de papier de jolies fleurs en plastique empruntées au cimetière voisin.
Une piste de danse circulaire avait été aménagée au centre de la pièce, près de laquelle une estrade improvisée avait été dressée, sur laquelle se tenait déjà l’orchestre « maison » : Mathieu et Jean, les violoneux dont les archers tremblotaient un peu, Julien et son accordéon bien calé sur son ventre rond, à la guitare Monsieur Fernandez comme il se doit, et Madame Aimée au piano. On n’avait pas trouvé de batterie et le Père Benoît, ancien garde-champêtre, faisait ce qu’il pouvait avec son vieux tambour suspendu à la taille.
A dix-neuf heures pile, les musiciens attaquèrent une polka désuète sous les bravos de l’assistance aussitôt entrée dans la danse. Tous les petits vieux, toutes les petites vieilles, avaient tenu à faire honneur à leur aîné et avaient sorti de la naphtaline les mousselines, les brocards, les noeuds papillons et les plastrons. Enfouis dans les malles avec les vêtements, les souvenirs refirent également surface mais furent immédiatement relégués dans les tréfonds de la mémoire pour ne pas assombrir ce jour de fête.
En robe du soir pailletée, Madame Emma, radieuse, valsait au bras de Monsieur Gaston, splendide dans son complet blanc, et c’était plaisir de voir tourner, au rythme d’un air suranné, les escarpins de Célimène et les souliers vernis d’Arsène.
Les paso-doble endiablés succédèrent aux tangos langoureux, les charlestons frénétiques aux rumbas lascives et insensiblement Madame Emma perdit la notion du temps et de l’espace.
Elle se sentit soudainement transportée soixante-cinq ans en arrière. Le réfectoire avait disparu pour laisser place à la guinguette du bord de Marne, et ce n’était plus Monsieur Gaston qui la tenait dans ses bras, mais le beau Raymond qu’elle retrouvait chaque dimanche au débarcadère. Ils se grisaient de danse et de vin blanc avant de louer une petite barque que Raymond échouait sous le grand saule pleureur qui les dérobait aux regards indiscrets. Ils retournaient ensuite à la guinguette (comment s’appelait-elle déjà ?...) et dansaient encore et encore, jusqu’à ce que l’orchestre range ses instruments et que les garçons plient tables et chaises. Alors seulement ils se séparaient, un peu tristes, mais déjà tournés vers le dimanche à venir...
-Madame Emma,... Madame Emma... le morceau est terminé...Voulez-vous un peu de champagne ?
-Comment ?... Ah, Monsieur Gaston, j’étais loin, si vous saviez... Excusez-moi... Oui, un peu de champagne ne me fera pas de mal, merci.
TROIS
La soirée restera longtemps gravée dans les mémoires.
On avait dansé comme au bon vieux temps. Madame Gertrude, clouée sur son fauteuil roulant, avait marqué la cadence de la main sur le bras de son engin, monsieur Korchivorov avait chanté de sa voix de basse un air nostalgique de son pays et Madame Fatima avait esquissé quelques pas de danse du ventre. Le vieil Eugène, qui avait un réel talent, avait régalé les spectateurs de son fameux tour de magie aux trois ficelles, madame Arthur avait chanté « Madame Arthur », la vieille Honorine « Du gris que l’on prend dans ses doigts et qu’on roule ». Monsieur Désiré lui-même n’avait pas été le dernier à participer à la Danse du Tapis.
Mais le champagne qui pétille et la valse qui émoustille ne sont pas d’un très bon usage quand survient la limite d‘âge. Le souffle court, Madame Emma s’est étendue sur deux chaises placées côte à côte et ses douleurs, un moment oubliées, sont revenues.
Arsène a quitté les souliers vernis qu’il avait eu tant de mal à enfiler et masse ses pieds nus douloureusement enflés. Mathieu et Jean, qui n’avaient pas touché leur violon depuis belle lurette, ont les bouts des doigts cuisants et Madame Aimée, restée trop longtemps assise bien droite devant son piano, ressent un élancement lancinant au bas du dos.
Quelques guirlandes se sont décrochées, de nombreux gobelets en plastique jonchent le sol et les bougies ont coulé sur les tables. Il faut s’attendre à affronter demain la colère de Madame l’Intendante, pimbêche acariâtre qui ne tolère aucun manquement à la discipline :
-Si ce n’est pas malheureux de voir ça quand même, avec tout le mal qu’on se donne pour vous ! Ca ne peut plus durer, je vais me plaindre à Monsieur le Directeur.
C’était la menace suprême. Contrairement à l’Intendante, le Directeur n’élevait jamais le ton. Il se targuait d’avoir la manière et d’utiliser le langage qui convient. Par exemple, c’est en ces termes qu’il tançait le Père Adrien qui avait des problèmes de vessie :
-Alors, il a encore fait des siennes, le pépé! Il veut nous faire croire qu’il ne peut pas se retenir, le pépé. Eh bien, ce sera comme d’habitude : il va montrer son drap plein de pipi à ses camarades et ensuite il le lavera tout seul. Et puis, si ça continue, on sera obligé de l’envoyer à l’hospice, le pépé, il n’y a pas d’autre solution.
L’Hospice, tout le monde l’appelait le mouroir. Terrorisé, le pauvre Adrien ne dormait pas pendant trois nuits et, lorsque terrassé il s’assoupissait enfin, ses cauchemars étaient peuplés de draps souillés et de vases de nuit débordants.
Mais l’aube était encore loin et l’on se refusait à penser déjà au lendemain. Après un moment de repos, chacun aurait récupéré et les festivités reprendraient.
Assis sur une chaise, Monsieur Désiré qui tenait à la main son verre à demi-plein, s’était assoupi. Un sourire éclairait son visage. Sans doute rêvait-il de Félicie. Monsieur Gaston s’approcha pour lui enlever le verre de la main, le regarda longuement avec attendrissement et déclara enfin, se tournant vers les autres :
-Vous savez, les amis, il dort si bien qu’il ne se réveillera pas demain...
Gentiment, sans déranger personne, Monsieur Désiré s’était éclipsé discrètement le jour même de ses cent ans.
A l’heure qu’il est, il a déjà rejoint Félicie.
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Mercredi 10 octobre 2007
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