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LES PILULES DU PROFESSEUR WELLSTEIN

I

-Wellstein a encore fait des siennes, Monsieur.

Le directeur, Bob Conoway, repoussa son fauteuil à roulettes, croisa les mains sur son ventre et leva la tête vers son subordonné.

-Ecoutez Ted, vous allez continuer longtemps à me casser les pieds avec Wellstein chaque fois qu’il éternue ? Qu’est-ce qu’il vous a fait ce type pour que vous vous acharniez sur lui comme la misère sur le tiers-monde ? Foutez-lui la paix, nom de Dieu ! C’est un dingue, je vous l’accorde, mais il est totalement inoffensif.

Ted, dont l’intolérance n’avait d’égale que sa cupidité, fut sur le point de répondre que le porteur d’un nom aussi ostensiblement juif ne saurait être totalement inoffensif, mais il s’abstint.

-J’ai cru qu’il était de mon devoir de vous tenir informé, Monsieur, mais si vous pensez que ça n’en vaut pas la peine…

-Pas de ça avec moi, Ted ! Je le connais votre numéro, je le connais trop bien… Alors, accouchez ! Qu’est-ce qu’il a bien pu faire cette fois, votre Wellstein ?

-Des pilules.

-Des pilules ? Quoi,  des pilules ?

-Des pilules. Des pilules anti-bobos, comme il les appelle. Il dit que ça guérit tout : la rage, l’ottite, l’acnée, les douleurs au bas du dos, les cors au pied, les hémorroïdes, la calvitie, les troubles de la ménaupose, les défaillances sexuelles… tout quoi, et même les maladies encore inconnues. Voilà ce qu’il a fait, Welstein.

-Et alors ? C’est merveilleux, non ? Qu’est-ce que vous avez à redire ?

-J’ai à redire, Monsieur, que depuis ce matin je suis assailli de coups de fil en provenance de tout ce que le pays compte de trusts phamarceutiques. Ils sont menacés de ruine, monsieur, si on laisse faire. Comment pourront-ils écouler leurs productions hautement spécifiques quand il suffira d’une seule pilule pour  tout guérir ?

-Eh bien, répondit Bob Conoway, qu’ils les envoient aux pays en voie de sous-développement, leurs productions, ils en ont bien besoin, ne croyez-vous pas ?

Ted se permit une moue de mépris :

-Mais Monsieur, ils ne paient pas, ces gens-là. Où alors il faut leur prêter de l’argent pour qu’ils puissent acheter, et ensuite ils se font tirer l’oreille pour régler les intérêts, sous le fallacieux prétexte que leurs enfants meurent de faim.

-Alors Ted, que préconisez-vous ?

-Comme d’habitude, Monsieur : il faut mettre fin aux recherches de Wellstein, il faut lui couper les vivres, il faut fermer son laboratoire et lui interdire de commercialiser ses produits ;

-Ce qu’il y a de bien avec vous Ted, c’est que vous avez de la suite dans les idées et que vous ne vous embarrassez pas de demi-mesures. On peut dire que vous ne faites pas dans la dentelle. Mais essayez un peu d’expliquer qu’on empêche un savant de guérir tous les maux de la terre à des prix raisonnables… Nous aurons aussitôt l’opinion publique sur le dos, mon vieux, les médias s’en donneront à cœur joie, et je serai en première ligne. Quant à vous, bien sûr, la bénédiction des trusts pharmaceutiques vous sera acquise et se concrétisera par un gros… remerciement à la clé. Non, Ted, pas question d’intervenir, désolé pour votre pot de vin. Laissez Wellstein continuer des travaux et mener ses affaires.

Ted, qui connaissait la probité proverbiale de son supérieur hiérarchique, préféra ne pas insister.

II

-Wellstein a encore fait des siennes, Monsieur.

Le directeur, Bob Conoway, repoussa son fauteuil à roulettes, croisa les mains sur son ventre et leva la tête vers son subordonné.

Six mois s’étaient écoulés depuis le dernier rapport de Ted sur les activités de Wellstein. Durant ce laps de temps, quatre guerres avaient été déclenchées et menées à bien à l’autre bout de la planète, l’homme avait mis enfin le pied sur Mars, le premier croisement entre l’escargot de mer et l’éléphant d’Afrique avait bouleversé les données de la génétique, et la profession d’huissier de justice avait été déclarée d’utilité publique. En outre, trois coups d’état avaient renversé trois gouvernements sud-américains, dix-huit mercenaires avaient « éliminé » un potentat africain qui avait cessé d’être utile, et trois mille soldats de la force internationale avaient rayé de la carte un pays qui ne servait vraiment plus à rien depuis que ses gisements de pétrole étaient épuisés.

Mais Ted, insensible à ces évènements mineurs, poursuivait son idée et espérait bien cette fois obtenir enfin la tête de Wellstein et, par contre-coup, les commissions promises par tous ceux à qui le savant faisait de l’ombre. Cela devenait urgent car il ne pouvait plus satisfaire les caprices de Lily, la strip-teaseuse du « Crazy Pig Saloon ».

-Bien, dit Conoway, je vous écoute, Ted. Qu’est-ce qu’il a encore fait ?

-Toujours les pilules, Monsieur.

Conoway faillit perdre son calme mais il pensa aux dernières recommandantions de son toubib et se contint.

-Je croyais vous avoir donné des instructions réglant définitivement cette affaire, non ?

-Certainement, Monsieur, mais la situation s’aggrave dangereusement et j’ai cru de mon devoir…

-OK, OK, Ted, allez-y.

Conoway ne pouvait pas supporter que son subordonné parle de « son devoir » à propos des énormes pots de vin que sa position lui procurait.

Ted marqua un léger temps au cours duquel son esprit méthodique classa mentalement dans l’ordre qui convenait les différents éléments de son argumentation.

-Vous n’aurez pas oublié, monsieur, que Wellstein avait mis au point une pilule capable de guérir tous les maux tels que la rage, l’otite, l’acnée…

-Je sais tout cela, Ted, épargnez-moi la liste, revenez à la pilule.

-Elle était jaune, Monsieur.

-Avez-vous quelque chose contre le jaune, Ted ?

-Oh non, Monsieur. Je possède moi-même une ravissante cravate de cette couleur, offerte par mon épouse à l’occasion de… Mais là n’est pas la question… La première pilule était jaune, comme je viens d’avoir l’honneur de vous le dire, mais maintenant il en produit de toutes les couleurs de l’arc-en-c…

-Et alors, c’est plus gai, non ?

-Je regrette de constater que la gravité de la situation vous échappe, Monsieur. Si Wellstein a introduit la couleur dans ses pilules, c’est pour qu’elles soient facilement identifiables. En effet, la jaune est toujours le médicament universel qu’aujourd’hui tout le monde connaît, mais la verte, la rouge et la bleue ont bien d’autres propriétés.

-Ah oui, racontez-moi ça.

-Je vous épargnerai les détails, mais sachez que cent pilules vertes lancées d’un avion sur un désert grand comme le Sahara sont en mesure de forcer la végétation. Les dunes de sable feraient place à des cultures intensives. On dit que les choux-fleurs ainsi obtenus à titre expérimental sont meilleurs que ceux de Honfleur, petite ville française réputée pour la qualité de ses crucifères. C’est dire que cette pilule verte est capable d’éradiquer la famine dans le monde en moins d’une année.

-Mais c’est formidable ça ! Ne me dites pas que quelqu’un s’en plaint ?…

-Si, Monsieur, vous allez comprendre : Même lorsqu’ils sont liquidés à bas prix, les surplus alimentaires vendus par les pays nantis aux populations affamées sont sources de profits non négligeables pour les exportateurs. J’ai reçu un coup de fil de la  « International Food Corporation »  et…

-Elle vous offre combien ?

Ted préféra ignorer la question insultante et continua :

-Mais ce n’est pas tout, Monsieur. La pilule rouge peut avoir à moyen terme des effets plus dévastateurs encore, jugez-en : Il suffirait que des individus mal intentionnés en fasse prendre deux, pas plus, aux tyrans et tyranneaux que nous avons mis en place un peu partout afin de faire respecter l’ordre, pour les transformer en chefs d’états doux comme des agneaux. Et là c’est l’Armée et les services secrets qu’on aurait sur le dos !

-Oui, c’est plus embêtant ça, je le reconnais… Mais il sera toujours temps d’aviser si cela se précise… Et la bleue, Ted, vous ne m’avez pas parlé de la pilule bleue.

-Elle est terrible, monsieur, terrible ! J’en frémis rien que d’en parler…

-Remettez-vous, mon vieux, remettez-vous.

-Eh bien voilà. Vous connaissez les bonbons de toutes les couleurs, genre Smarties ou M n’M. Imaginez que de dangereux terroristes réussissent à incorporer dans les sachets quelques unes des pilules bleues de Wellstein et… j’ose à peine le dire… la calamité se répand comme la peste !

-Mais expliquez-vous Bon Dieu, vous êtes énervant à la fin ! Quelle calamité ?

-La tolérance, Monsieur ! Oui, la to-lé-ran-ce. Je ne vous fais pas un dessin. La tolérance, c’est la mère de tous les maux, c’est la fin du monde libre, la porte ouverte à tous les débordements. Et là, Monsieur, je ne crains pas de dire que nous ne tiendrons plus les rènes car l’équilibre sera rompu : infectés par les effets pernicieux de la tolérance, les adversaires se donneront la main et feront alliance : les néo-nazis avec les anciens déportés, le fils de ma concierge avec mon propriétaire, les skin-heads avec les nègres, les beaufs avec d’autres beaufs, les généraux avec les hommes de troupe, la fille de ma concierge avec son chef de bureau, les comédiens aigris avec les stars du show-biz, les partisans de la peine de mort avec les condamnés, le mari de ma concierge avec ma concierge, les nostalgiques d’Hiroshima avec les pacifistes, et ma concierge avec le locataire du cinquième qui n’essuie pas ses pieds sur le paillasson. Et je dois ajouter, non sans frémir, que la liste n’est pas exhaustive ; bref, nous ne serons plus en mesure de dresser les hommes les uns contre les autres comme nous savons si bien le faire pour notre plus grand bien, nous ne pourrons plus« diviser pour régner » comme le disait un roi, de France je crois.

-N’en jetez plus, Ted, je crois avoir compris. Mais je dois vous le dire, je ne suis pas convaincu. Tant pis pour Lily du « Crazy Pig Saloon ». Croyez-vous qu’il y ait péril en la demeure, pensez-vous que votre Wellstein soit sur le point de mettre la planète à feu et à sang ? Non Ted, pas question d’intervenir, laissez-le continuer ses travaux et mener ses affaires.


III

-Wellstein a encore fait des siennes, Monsieur.

Le directeur, Bob Conoway, repoussa son fauteuil à roulettes, croisa les mains sur son ventre et leva la tête vers son subordonné.

Cette fois, Ted n’avait pas attendu six mois pour revenir à la charge ; Lily se faisait de plus en plus pressante et hier soir elle avait menacé de rompre s’il ne se montrait pas plus généreux.

-Alors, dit Conoway que la rapacité de Ted avait mené au bord de l’écoeurement, elle en veut toujours plus, la petite Lily à ce que je vois. Qu’est-ce que vous avez trouvé cette fois-ci ?

-J’ai la preuve, Monsieur, que Wellstein n’est pas seulement le doux savant farfelu que tout le monde connaît. C’est avant tout un homme d’affaires véreux qui tire d’énormes profits de ses découvertes et qui, je peux le prouver, fraude le fisc. C’est pourquoi j’insiste fermement pour qu’il soit mis fin à ses agissements, de telle sorte que…

-… de telle sorte que vous puissiez vous faire copieusement arroser par ses concurrents. Vous me dégouttez, mon vieux, je ne veux plus vous entendre parler de Wellstein, compris ? ! Et maintenant sortez, vous m’entendez, sortez ! Je ne supporte plus vos petites combines.

Bob Conoway était rouge de colère, les veines de son front saillaient dangereusement et ses mains tremblaient. Il avala deux cachets, attendit un long moment que le calme revienne et décrocha le téléphone :

-Allo, Wellstein ? Ca ne peut plus durer, cher ami, je ne pourrai plus continuer à vous couvrir indéfiniment… ou alors… il va falloir revoir mon pourcentage.



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Mardi 20 novembre 2007
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